Alors voilà, je n'ai pas créé ce blog pour parler de ma vie, mais je vais faire une exception aujourd'hui, 26 avril, fête des librairies indépendantes, pour vous parler de mon métier que j'aime... mais que je quitte ! Ce n'est pas une décision facile à prendre quand on est passionnée, mais ma décision est prise. Je préviens tout de suite que je vais m'apitoyer sur mon sort, qui n'est pas triste non plus, j'en ai conscience, quand on sait le nombre de personnes qui cherchent du travail. Mais en démissionnant, le bon côté de la chose, c'est que j'offre un beau poste à quelqu'un d'autre qui s'éclatera autant que moi, j'en suis sûr. Et je ne cherche en aucun cas à démotiver les futurs libraires, ni à lancer la pierre sur les libraires indépendants qui rament chaque jour pour survivre. J'ai été l'une d'entre eux une partie de mes 9 années de bons et loyaux services, et je sais l'investissement et la foi que ça demande. Je parle de mon expérience dans les librairies plus solides, qui pourraient participer au rayonnement de ce superbe métier en le soutenant réellement, mais qui ne le font pas, parce qu'elles ne le veulent pas.

Quand on voit le nombre de personnes qui, chaque jour, nous dit en magasin : "Quelle chance vous avez, je rêve de faire ce métier!", je leur réponds, évidemment, la vérité : "oui, c'est une grande chance". L'autre partie de la vérité, la voilà...

Libraire, c'est aimer les livres et vouloir partager cette passion avec les autres. Libraire jeunesse, c'est ajouter à cela l'envie d'amener à l'amour de la lecture ceux et celles qui se construisent et qui ont besoin d'une petite lumière sur le chemin dense de la production actuelle (et ancienne).

Libraire, c'est vendre des livres, pour vivre. Pour cela, il faut connaître sa marchandise. Contrairement à la plupart des vendeurs, le libraire ne doit pas connaître sa "collection en cours" ni sont stock du moment uniquement, mais connaître le mieux possible tout ce qui a été fait avant. Etre libraire jeunesse, c'est aimer et connaître la Comtesse de Ségur, Fifi Brindacier, Chien bleu, Rafara, L'Etalon noir, Pullman et Bottero, tout autant que le dernier livre à la mode (ou adapté au cinéma) et savoir à qui les conseiller, au-delà de ses goûts propres. Emmener le lecteurs sur d'autres terres que T'Choupi et Hunger Games, sans pour autant le perdre dans un marécage de romans qui ne lui conviennent pas au moment où il vient nous voir. Oui, le libraire a le devoir de faire découvrir et aimer les livres. Et le plus beau moment de la journée, c'est celui où le lecteur (ou ses parents et autres...) revient acheter la suite, ou nous remercier pour une belle lecture. Un lecteur heureux est un client content, qui reviendra, pour parler, pour échanger, et pourquoi pas acheter. Libraire, c'est être un commerçant ouvert, disponible, souriant (je ne supporte pas les libraires qui font la tronche, pas vous ?! Même si une partie des raisons à venir les excusent un peu, avouez!), passionné et passionnant.

Libraire, c'est gérer son stock, pour avoir ce qu'il faut au bon moment, mais pas trop pour ne pas s'écrouler sous le chiffre du stock, ni sous le montants des retours. C'est voir avec les représentants (quand on a encore la chance d'en apercevoir!) comment mettre en avant ce qui semble intéressant, sans mettre de côté les coups de coeur ou exagérer sur les best-sellers...

Libraire c'est aussi : Travail le samedi, travail pendant les vacances, travail juqu'au 24 décembre, travail tard le soir... 

Porter des livres, beaucoup de livres, souvent! Vous savez, les cartons impossibles à soulever pendant les déménagements des copains?! Oui, ça toute la journée !!! Etre libraire, c'est prendre une carte de fidélité chez l'ostéo et le kiné.

Alors oui, nous avons l'IMMENSE CHANCE de faire un métier magnifique, mais sachant que pour la plupart, nous sommes diplômés (souvent bac + 3 à bac +5), avec de l'expérience, la responsabilité de la clientèle et de l'image de l'entreprise, et que nous faisons une croix sur une partie de notre vie familiale et/ou sociale, nous avons un petit souci... Non, un GROS SOUCI ! Le SALAIRE !!!

Allez, on fait un jeu. A votre avis, quel est le salaire d'un libraire lambda (moi en l'occurence) qui a un bac+4, 9 années d'expériences positives, une bonne connaissance de son rayon (cf ci-dessus), pas de week-ends, pas 2 jours de repos de suite, pas de vacances en même temps que sa famille, plus de dos... Et bien nous touchons... roulement de tambour... le SMIC ! (soit en net : 1050€/mois après déduction des tickets resto, soit à peine 7€/h nets...)

Alors voilà, je laisse ma place aux autres, fini les sacrifices pour des cacahuètes... Et oui, même si certains seront outrés de ma réaction, je trouve ça honteux de payer le MINIMUM LEGAL des personnes qui font une profession telle que la nôtre. Alors j'arrête de cautionner le système, et je pars à la recherche d'un autre métier dans lequel j'espère me faire au moins à moitié autant plaisir, mais pourquoi pas, un peu mieux payé (en même temps, je ne peux pas l'être moins!), ou au moins pour lequel je toucherai le smic mais où ma vie de famille sera préservée. 

En sous-payant les libraires formés, consciencieux et passionnés, les librairies déjà mises à mal par le e-commerce se retrouveront gérées par des vendeurs sans connaissance du monde du livre, et perdront leurs fidèles clients... Je crois en l'avenir de la librairie, mais à ce rythme-là, les géants s'effondreront (la chute a commencé!), et les petits poucets valorisant le conseil survivront et grandiront, et tant mieux pour eux, c'est mérité!!! Alors courrez chez votre petit libraire de quartier qui peine à survivre, et tournez le dos aux chaînes qui persitent à payer au SMIC leurs libraires !!! Renseignez-vous, faites tourner le mot, et ouvrez les yeux sur une injustice cachée par le voile de la beauté du métier !

Je referme la parenthèse personnelle, et je lève mon verre aux milliers de libraires qui font ce travail magnifique, à ceux qui se battent pour la survie des librairies "physiques", et à tous ceux qui font la vraie richesse de ce métier : les clients, les auteurs, les illustrateurs, les traducteurs, les éditeurs, les représentants, les bloggeurs, les enseignants, les bibliothécaires, tous les amoureux du livre et de la culture... Merci pour ces années de bonheur, et à bientôt dans une autre vie, ou en librairie si je fais machine arrière, qui sait?!...