Si vous vous intéressez à la LJ et que vous surfez régulièrement sur les réseaux, et/ou que vous suivez les réseaux sensibles au féminisme, vous ne pouvez pas passer à côté du bad buzz créé par le livre "On a chopé la puberté", de Mélissa Conté Grimard, Séverine Clochard et illustré par Anne Guillard, paru chez Milan, où 4 "héroïnes" de BD (assez peu représentatives des diversités ethniques ou morphologiques, soit dit en passant) s'adressent aux jeunes filles sur un ton humoristique pour fournir un documentaire sur ce sujet sensible. Le message du livre, est, en gros : la puberté, c'est pas toujours facile, mais ne t'inquiète pas, c'est normal, et ça va passer.

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Quelques extraits ont été publiés sur les réseaux (voir ci-dessus), dans lesquels, je pense, tout le monde (ou presque) s'offusquera du portrait dressé de ce qu'est une femme en devenir : un objet de désir, un corps dont il faut apprendre à jouer, à soigner l'apparence, dans le but de séduire et/ou de manipuler... On remarque aussi que le texte et les images ne vont pas aider les plus complexées. Et par la même occasion, les garçons passent aussi pour des êtres insensibles, uniquement intéressés par le physique des filles. Si ce n'est pas sexiste, ça aussi !

Bref, franchement, c'est à vomir, objectivement (ou presque).

Seulement voilà, même si j'adhère à 100 %, sans réserve, à la protestation qui naît en réaction à ces pages, j'avoue me demander si, une fois de plus, sur la toile, tout ne va pas vite, trop vite, loin, trop loin.

Si je m'écoute, moi, juste moi, femme j'espère libérée, mère j'espère attentive à sa fille, féministe j'espère convaincue, je me dis : ce type de bouquin ne devrait pas/plus exister. Il ne devrait déjà pas être écrit, mais encore moins être publié.

Oui mais voilà, je suis aussi assez sensible à la censure. Loin de moi l'idée de vouloir défendre ce titre, mais je me dis que des livres comme ça, il y en a malheureusement encore beaucoup trop qui sortent. Doit-on demander leur retrait (comme le fait la pétition qui recueille déjà plusieurs milliers de signatures) ? Le problème est-il vraiment qu'ils sortent, qu'ils soient achetés (parfois en grand nombre, d'ailleurs celui-ci a été en rupture presque dès sa parution), qu'ils soient lus par des adultes en devenir ?... Ou un peu tout ça à la fois ?... Si je me mets à signer une pétition pour chaque livre qui s'oppose à ma vision de la société, qui suis-je ? Qui suis-je aussi pour critiquer farouchement et violemment ceux qui font la même chose quand un ouvrage choque leur foi, leurs convictions traditionnalistes (souvenez-vous de "Tous à poil") ? Peut-on réellement utiliser les réseaux comme des armes de censure radicales, pour faire retirer ces livres de la vente, ou ne pouvons-nous pas utiliser le pouvoir du bad-buzz pour faire bouger les choses, en profondeur, en stimulant la réflexion, l'esprit critique des plus jeunes (et des moins jeunes, d'ailleurs) ? 

Et quand je lis les commentaires qui incitent à brûler ces livres, je me dis que la révolte est essentielle, mais qu'on devrait peut-être essayer de trouver d'autres leviers, non, et de reprendre nos esprits ? Continuer de promouvoir les livres qui font la part belle aux femmes, aux minorités, aux différences, à la valeur de chaque être vivant. Et continuer de dénoncer ce type d'ouvrages, en argumentant, en discutant, en contactant les auteurs, les éditeurs, les illustrateurs, pour les convaincre du mal que quelques mots, quelques phrases, peuvent semer dans la jeunesse. Oui, je suis peut-être naïve...

Bref, ces quelques mots sont posés là en vrac, à chaud, peut-être pas vraiment clairs, mais en gros, je me sens mal à l'aise, presque  (presque !) autant en lisant ces pseudo-conseils rétrogrades et dévalorisants, qu'en me sentant pousser dans la main une fourche de chasseuse de sorcières... Et j'en veux à ce livre, pour ça, aussi.

Ce sujet de la censure fait étrangement écho au cours d'aujourd'hui du MOOC sur la littérature de jeunesse proposé par l'université de Liège, auquel je me suis inscrite. Du coup, plein de questions se bousculent dans ma tête, et j'ai cette sensation désagréable de ne pas savoir sur quel pied danser.

Dites-moi, suis-je la seule à ressentir ça ?... 

 

EDIT du lendemain : La pétition compte 148 249 signatures... Milan répond, et suspend la réimpression. Voici le communiqué :

◤COMMUNIQUÉ◢

La publication de notre ouvrage « On a chopé la puberté » a donné lieu depuis quelques jours à une campagne d’une violence extrême sur les réseaux sociaux. Ce phénomène nous amène à nous questionner de nouveau sur la manière d’aborder ces problématiques adolescentes, sur le parti pris humoristique adopté, mais surtout sur l’interprétation que peuvent en avoir les adultes.

La volonté de ce livre est de se positionner à hauteur d’enfants, sans jugement ni pré-acquis moraux. Néanmoins, dans un contexte où il semble impossible d’avoir un débat serein, nous entendons les craintes et les interrogations. C’est pourquoi, dans un souci d’apaisement, nous avons pris la décision de ne pas réimprimer cet ouvrage, aujourd’hui en rupture de stock.

Nous continuerons, comme nous le faisons depuis plus de 30 ans, d’accompagner les enfants dans leurs questionnements et de nous engager en faveur de l’égalité des sexes dans un esprit laïque, moderne, d’ouverture et de mesure. 
Nous remercions nos auteures, qui ont toujours eu à cœur de parler vrai à leurs lectrices et lecteurs, ainsi que tous ceux qui nous ont soutenus.

Les Éditions Milan

 

Edit du surlendemain, réaction de la dessinatrice : à lire sur Actualitté.